Interprétation de l’icône de la Trinité de

 Roublev selon la structure ontologique

ternaire de la communication de l’être

en Dieu et en son œuvre

     

    L’icône de la Trinité de Roublev peut nous faire " voir " en quelque sorte l’idéal de l’être en tant que " pouvoir de faire être ".

 

Les niveaux de l'analyse

 

    Le plan ontologique 

 

    Cet idéal est réalisé en sa perfection absolue en la Trinité sainte de Dieu. À cet idéal nous participons, en tant qu’hommes et femmes, dans l’édification d’une existence d’amour conjugal et parental ou d’amour filial, en statut filial exclusif (célibat) éventuellement définitif. (Voir notre livre : " L’être de l’alliance ", Cogitatio fidei, Le cerf, Paris, 1992.)
    L’œuvre d’art qu’est l’icône traduit seulement notre pensée de Dieu. Nous y voyons l’image que nous nous donnons de lui, tandis que nous-mêmes, dans notre réalité relationnelle — comprise intégralement — nous sommes l’image créée que Dieu s’est donnée à lui-même selon sa " Trinité " sainte. 
    La structure familiale est l’icône ontologique de Dieu. Et toutes les familles de la terre, malgré leurs déficiences, expriment un reflet de cette générosité infinie. Elles sont en marche et conduites toutes vers leur accomplissement en notre commune " divinisation " et " trinitarisation " au-delà de notre vie temporelle.

 

    Le plan biblique

 

     Le thème de l’icône de la Trinité tire son origine de la visite de trois pèlerins chez Abraham (Gn. 18, 1-5). Dans ces trois hommes auxquels Abraham parle, ou qui parlent eux-mêmes, tantôt au singulier et tantôt au pluriel, la tradition chrétienne, dès le 5me siècle, aime voir en effet la révélation lointaine du Mystère trinitaire : le Père, sa Parole, leur Souffle commun. Disons plus modestement, sans parler de " révélation " au sens propre du terme, qu’on peut opérer un certain rapprochement entre ce récit et la parole authentiquement révélatrice de Jésus : rapprochement significatif d’une vérité révélée, celle-ci étant préalablement comprise selon la révélation adéquate de Jésus. 

  

    Le plan de la piété religieuse  

 

     Pour l’Église orientale l’icône est un " mystère ", au sens où elle peut être considérée comme une " demeure mystique " pour les saints personnages qu’elle représente. Ceux-ci y sont " présents pour notre esprit ".
    Par sa consécration l’icône se voit intégrée dans un mouvement en lequel les réalités matérielles et charnelles sont assumées dans le spirituel et le divin et elle devient ainsi un habitacle où notre pensée peut rejoindre plus de sens que ce qu'elle perçoit.
    Par ailleurs, depuis l’Antiquité existait l’usage suivant lequel le prince se faisait représenter par son portrait. On présentait à ce portrait les honneurs qui revenaient au Prince lui-même. Puisque Dieu est le Seigneur des seigneurs, son image a droit à une vénération bien plus haute encore. Ces deux raisons font dire à saint Athanase : " qui contemple l’icône, contemple en elle le Seigneur des seigneurs ".
    En stylisant à l’extrême l’objet qu’elle veut représenter, l’icône transcende le simple plan de la perception sensible et s’adresse directement à la conscience pour l’éveiller à sa propre réalité et à l’adoration de Dieu. C’est pourquoi, ce n’est pas seulement l’icône qui est belle, mais surtout la vérité à laquelle elle nous conduit, parce qu’en réalité cette vérité procède de notre humanité. Nous projetons sur l’icône, réalité distincte de nous, la présence infiniment profonde en nous d’un Dieu transcendant, infiniment distinct de nous, mais pas étranger.
    C’est pourquoi, dans les maisons des fidèles orthodoxes, l’icône est placée au point dominant de la pièce : elle guide le regard vers le haut, vers le Très-Haut. Elle transfigure l’espace et le temps. Un visiteur, en rentrant, s’incline devant elle, recueille le regard de Dieu et ensuite salue le maître de la maison.
    De même, tout fidèle qui franchit le seuil d’une église orthodoxe est comme transporté dans un autre monde. Cet " autre monde ", qui est pourtant en nous, en tant que nous sommes " images de Dieu ", nous " l’extériorisons " dans l’icône et nous en prenons ainsi conscience. L’icône, que l’artiste a chargée de son intériorité spirituelle personnelle, nous ramène à la nôtre pour l’approfondir. 

 

     Le plan esthétique

 

     L'icône ne copie donc pas la nature ; elle reste dans l’ordre du symbole. Au lieu du paysage, elle suggère la présence schématique du cosmos, le plus souvent au moyen de formes géométriques, tels ici le rectangle sur le flanc de l’autel (caché ici sous la Face du suaire), ou les gradins superposés et escarpés d’un rocher s’étirant vers le haut.

     Les corps allongés (on y mesure quatorze fois la tête, contre sept fois pour la proportion normale, qui est celle du classicisme grec), les pieds qui ne font que toucher les marchepieds, les figures présentées de trois-quarts, la coiffure large soulignant la finesse des visages, l’ampleur des vêtements, l’or rutilant des ailes et des trônes, la manière schématique de traiter le paysage, donnent l’impression immédiate de l’immatériel, de l’absence de pesanteur. L’expression picturale traduit une intense réalité spirituelle : celle du face à face, du dialogue, de la communion et de la communication ternaire de l’amour. Les Trois sont en présence l’un de l’autre, selon les relations qu’indiquent tels ou tels détails de leurs visages et regards. Détails retenus ou passés sous silence et diversement interprétés selon les commentateurs !
    On sait qu’en certaines icônes de la Trinité, chaque " ange " porte son nom et que le Fils (le Verbe) peut se trouver aussi bien au centre qu’à gauche. Chez Roublev, l’égalité parfaite des visages est si fortement exprimée qu’il y a divergence d’opinions quant au personnage central : est-il le Père ou le Fils (le Verbe) ? La réponse détermine selon les cas l’identité de l’ange de gauche, car l’ange de droite passe habituellement pour être l’Esprit-Saint. Nous intervertirons ces positions.

 

Première hypothèse. Le positionnement linéaire des personnages

 
    La majorité des commentateurs continuent à voir de préférence le Fils dans le personnage central. Ils placent ainsi linéairement de gauche à droite : le Père, le Fils et l'Esprit-Saint.

 

   Le langage des couleurs selon la première hypothèse

 

    En faveur de la première hypothèse : " Père ─> Verbe ==> Esprit ", un des arguments les plus courants invoque la tunique pourpre et le manteau bleu que porte l’ange du milieu. Dans l’art byzantin, sur plusieurs icônes du Sauveur, le pourpre de la tunique symbolise la nature divine du Fils et le bleu du manteau la nature humaine que le Verbe a daigné revêtir. De plus, dans certaines icônes qui évoquent la vie du Seigneur en un ensemble de petits tableaux — où celui de la Trinité n’est point absent — on peut remarquer que le Christ se présente partout sous les traits du personnage central de la Trinité : même tunique pourpre, même manteau bleu. On conclut qu’il en va de même ici.
    L’argument n’est pas sans force. Toutefois sa faiblesse, c’est de faire appel à des considérations extérieures à la " composition " propre de l’icône de Roublev. Les constatations faites sur d’autres icônes s’imposent-elles comme une règle pour l’icône de la Trinité de Roublev ? Pourquoi le bleu (couleur céleste par excellence) qui est, ici, la seule couleur commune aux trois personnes ne symboliserait-il pas la nature divine ? Et pourquoi le vert, couleur de la végétation, ne serait-il pas le symbole de ce qui est terrestre et humain ? Il serait la couleur de l’incarnation.
Si le bleu symbolisait la nature humaine, cela ne s’accorderait pas avec le vêtement du Père et de l’Esprit, quelles que soient leurs places dans l’icône.

 

    Les symbolismes gestuels selon la première hypothèse

 

    Mais restons pour le moment dans le cadre de la première hypothèse : Père, Verbe, Esprit et développons-en le symbolisme traditionnel. Il est riche, mais habituellement d’allure sacrificielle.
    L’attitude du Père, supposé être à gauche, est droite et majestueuse. Elle dégage une paix sacrée. En son immobilité, il est Acte pur, le Principe sans principe, mais en même temps la Toute-puissance. Avec une ineffable tristesse, le regard à peine élevé, il semble qu’il parle au Fils (au Verbe), de l’Agneau immolé dont le sacrifice culmine dans le calice qu’il montre et qu’il bénit : le Verbe (le Fils) l’écoute.
    Pensif, le Verbe incline la tête. Il approche la main de la coupe et exprime son accord par le même geste de bénédiction qu’il reproduit. Il " renonce " à lui-même pour n’être que le Verbe de son Père. Les deux doigts qui se détachent sur la blancheur de la table annoncent la voie du salut : l’union des deux natures humaine et divine.
    La douceur des lignes de l’ange de droite a quelque chose de maternel (l’esprit : ruah, dans les langues sémitiques, est féminin). Par son inclinaison et l’élan de tout son être, il est au milieu du Père et du Fils : il est l’Esprit de la communion et de la circum­incession. Il est plongé dans la contemplation du mystère. Sa main tombante indique la direction de la bénédiction : la terre, dont le rectangle que nous voyons sur la partie inférieure de la table est la figure (ici recouverte par la Face du suaire, car nous voulons montrer, à la différence de la théologie usuelle, que l’incarnation et la croix sont impliquées dans l’initiative de la création par le Père et ne sont pas une réparation post factum, consécutive à une faute originelle.). Le Monde est le point d’application de l’Amour divin
 

 

    Architecture de l'icône selon la première hypothèse

 

    Ainsi se trouve décrit le mouvement de la descente, le dessein de bienveillance de Dieu, qui part de la main du Père, passe par la main du Fils, est repris par la main de l'Esprit, qui le dirige jusqu'à nous. (Une forme de point d'interrogation au centre de l'icône).

    Mais aussitôt, le mouvement repart en sens inverse. Il part du pied droit de l'Esprit et suit la courbe légère de son corps, de la nuque et de la tête. Il se communique au Fils et entraîne le retournement de celui-ci vers le Père. Puis il se résout graduellement dans la position verticale de l'ange de gauche, où il entre en repos, comme dans un réceptacle. C'est le retour vers le Père (À la suite du point d'interrogation, c'est presque la forme de l'arobase des adresses-courriels qui se dessine).

    Irrésistiblement, ce mouvement de remontée ou de retour entraîne avec lui toute la création, le rocher d'abord ; il passe ensuite par l'arbre, pour aboutir au Temple de Dieu, à la Maison du Père. Le Temple demeure dans l'immobilité du repos du grand sabbat, terme du mouvement trinitaire dans la Création.

    Cette interprétation a son fil conducteur : le thème de la " rédemption ", en vertu duquel on " aligne " linéairement de gauche à droite les trois personnages : le Père, le Créateur du début de la Genèse ; ensuite, le Verbe qui vient s'incarner dans le monde comme Sauveur en la personne de Jésus ; enfin l'Esprit envoyé pour animer l'Église jusqu'à la fin des temps.

    On peut renforcer cette lecture en percevant le schéma d'un calice tracé par le contour intérieur des personnages latéraux encadrant le Verbe-Christ, et en dessinant une croix invisible au centre : verticalement : l'arbre (de la croix), le calice au centre de la table et horizontalement les épaules du Père et de l'Esprit.

    Deux figures géométriques se devinent dans la composition : un cercle passant par les visages et ayant son centre au dessus du calice ou coupe sur la table et un octogone : 7+1, marqué par les marchepieds et les côtés des trônes, se prolongeant en s'effaçant vers le haut où le cercle s'impose davantage à l'oeil.

    Le cercle symboliserait l'Éternité et l'octogone qui y est plus ou moins inscrit, les étapes bibliques de l'œuvre de Dieu : aux sept jours de la création s'ajoute, en huitième étape, l'œuvre de notre " salut ".

 

Seconde hypothèse. Le positionnement triangulaire des personnages

 

    Les diverses possibilités de positionnement des personnages

 

Nous pouvons avoir :  

 
à gauche au centre à droite
          
 Interprétation la plus courante :
Le Père Le Verbe L’Esprit
     
 Interprétation d’Evdokimov :
Le Verbe Le Père L’Esprit

 

 Interprétation que je retiens :
L’Esprit Le Père Le Verbe
     
 Les 3 autres hypothèses seraient :
Le Verbe L’Esprit Le Père
L’Esprit Le Verbe Le Père
Le Père L’Esprit Le Verbe

 

    Evdokimov (" L'art de l'icône " DDB, 1970) reconnaît le Père au centre. Avec Evdokimov, je vois aussi le Père dans le personnage central, et en accord avec Nicolaï Greschny (Roublev, Édit. Lion de Juda, 1986) , je place l’Esprit-Saint à gauche. Le Verbe sera donc à droite.

    Selon la symbolique des couleurs, les trois dernières hypothèses sont à exclure, car si le personnage de gauche peut s'accorder aux rôles du Père et du Verbe et de l'Esprit, on voit plus difficilement comment le personnage central pourrait représenter l'Esprit et celui de droite le Père.

  

    Le symbolisme gestuel selon la seconde hypothèse

   

    En plaçant le Père au centre et le Verbe à droite, le symbolisme général me semble ainsi plus cohérent.

    L’Esprit-Saint à gauche, terme du mouvement de communication de vie du Père et du Verbe, a en effet la tête moins inclinée. Elle se redresse dans l’achèvement de la communication de l’être.

    Le Verbe, à droite, s’incline en revanche fortement, presque de face vers l’Esprit, comme une mère vers son enfant.

    Quant au Père, au centre, il s’incline, par-dessus son épaule, vers l’Esprit, mais peut en même temps regarder le Verbe selon cette double relation qui lui est propre : comme origine absolue en la divinité en tant que vouloir du Verbe pour l’Esprit et de l’Esprit voulu par le Verbe.

    Tout est " figuré " comme si la pointe du triangle divin était légèrement déportée vers la gauche pour dévoiler l’intimité divine :

 

 

Présentation conceptuelle de la communication de l’être

  

Père      →      Verbe

 ↓            

Esprit

 

Présentation picturale 

Père      →      Verbe

                               ↓            

                      Esprit

 

 

    Architecture de l'icône selon la seconde hypothèse

 

 

    Par les ailes des anges est marquée la transcendance de Dieu : ailes qui, comme un rideau de feu, séparent les Personnes divines de tout ce qui est terrestre. Ce qui est créé ne peut être par nature de perfection divine, et est donc inévitablement traversé par le Mal que les créatures se font à elles-mêmes et entre elles. Mal qui n’a aucune part en Dieu. Il est le Bien en soi, l'Amour parfait, l'infinie Communication de l'être en la Trinité de ses personnes.
    Par le bâton de pèlerin dans la main de chacune des personnes est signifié leur engagement éternel en leur œuvre créatrice, même si celle-ci est inévitablement affectée par le Mal en son commencement.  C'est que leur dessein commun, antérieur même au commencement de la création, est de la conduire par étapes jusqu’à son accomplissement final en perfection.

    Par un mouvement circulaire qui descend vers la gauche et remonte vers la droite, la création entière se voit insérée dans le cercle éternel du don et du recevoir.

    Le cercle divin a son centre au-dessus de la coupe (ou dans la main du personnage central) et passe par les trois visages. Son mouvement commence à droite, lancé par la tête du Verbe qui s'incline vers l'Esprit.

    Le cercle de la création a son centre sur le coeur du Père et passe par le rectangle " terre " (caché, ici, sous la Face du suaire), ainsi que par le rocher, l'arbre et le porche de l'église.

    L'intersection du cercle divin et du cercle de la création, ainsi que l'allongement des personnages (sur les côtés de l'octogone qui se prolongent), marquent l'union du divin et de l'humain créé et divinisé.

    En quatre temps, le regard parcourt selon un mouvement hélicoïdal, le cercle divin et le cercle de la création, c'est-à-dire tout le " mystère " de l'être, selon sa perfection en Dieu et selon son devenir en perfection dans l'œuvre de Dieu. Un temps pour le cercle divin, un temps pour le cercle de la création-divinisation, deux temps pour l'aiguillage de l'un à l'autre dans l'ovale d'intersection.

    De la première hypothèse nous retenons la composition interne de l'icône. À l'intérieur de ces deux cercles se dessine un calice. Sa forme suit le profil intérieur des deux personnages extérieurs. Il est traversé par une croix, dont le bras vertical va de l'arbre en haut jusqu'à terre, en passant par la coupe sur la table. Son bras horizontal passe par les épaules des trois personnages.

    Dans la coupe, au centre de la table, véritable autel dans la conception russe, on reconnaissait habituellement (horizontale­ment et avec peine) une tête de veau, plutôt qu’un agneau. On y voyait un signe d’alliance et de promesse, en souvenir du repas qu’Abraham fit servir à ses visiteurs célestes ou un signe de pardon comme le festin que le Père de la parabole fit préparer pour fêter le retour de son fils, le cadet prodigue et vagabond.

    Sa tendresse paternelle doit alors calmer l'aigre jalousie  du frère aîné.  Celui-ci fut, comme les ouvriers de la première heure, assidu au labeur et ne veut pas comprendre  que le salaire des ouvriers où l'amour de son père, c’est-à-dire le don de notre divinisation, est le même pour tous les ouvriers de la parabole, même pour les enfants indignes… Le don de Dieu n’est pas mesuré par nos mérites, mais par la seule ampleur de la générosité divine… et celle-ci est une et la même pour tous.
    Toutefois, dans ce calice, à la suite d’une restauration minutieuse, il est aussi possible de reconnaître la Face du suaire. Dans ce cas, le " contenu " de la coupe n’est plus seulement un signe d’un " repas symbolique " de Dieu avec l’homme dans le temps présent et préfigurant l’au-delà, mais il est le signe témoin réel que le Verbe reçoit en lui, selon son éternité, l’humanité créée, comme il reçoit du Père sa divinité et le pouvoir de créer.
    La Face du suaire en l’histoire témoigne aussi qu’il s’y est effectivement incarné en tant que créateur, en acceptant ainsi en son humanité personnelle d’endurer l’extrême de la violence inévitable de l’humanité terrestre, selon la phase initiale de la création. Cette première étape souffrante de l'Incarnation du Verbe contient en puissance, par développement interne de l'action divine, le pouvoir de diviniser ensuite l'humanité en l’Esprit et de se l’unir enfin en plénitude dans la gloire, lors de son accomplissement ultime tourné vers l’Esprit. Le Verbe ne peut être créateur, sans être en même temps envoyé par le Père comme " sauveur ".

 

    L'intimité familiale entre les personnes divines

  

    La périchorèse ou la circumincession, c'est-à-dire, l'existence avec et pour l'autre et le tiers, est ici rendue par de lumineuses couleurs autant que par un mouvement de lignes.

    Les couleurs. Le bleu habille chacune des trois personnes, tandis que le pourpre pour le Père, le vert pour le Verbe incarné et un jeu de vert et de pourpre interpénétrés et fondus, pour l’Esprit à gauche, achèvent chaque fois le drapé d’un des trois êtres angéliques.
    Le mouvement. Les visages orientés vers la personne de gauche lancent par la gauche autour de la table le mouvement circulaire qui, passant en bas, remonte et embrasse à droite par-dessus la tête des divins personnages la nature (rocher et arbre) et l’humanité (le porche de l'église) qui s’inclinent en adoration. 

    La composition picturale. La composition picturale s’anime ainsi, au point de devenir ici une vraie théologie et un discours " vrai " sur Dieu, car elle est sous-tendue par le concept de la communication de l’être.

 

    La spécificité relationnelle des personnes divines

 

      Dieu est en lui-même communication trinitaire d'être et de vie : du Père vers le Verbe d'abord, en un premier engendrement ; puis du Père et du Verbe vers l'Esprit en un engendrement conjoint, dans la simultanéité unique d'un amour éternel.

    Le Père en effet en engendrant le Verbe veut que le Verbe soit comme lui capable d'une communication d'être infinie, donc envers un Tiers distinct de son Verbe et de lui le Père ; c'est l'Esprit. L'Esprit est constitué, comme constitutif en divinité, par le Père conjointement avec le Verbe. En effet, dans l'amour parfait, la distinction entre les personnes est aussi parfaite que leur communion. Sans distinction, pas de communion. Sans distinction parfaite, pas de communion parfaite.

    Le Père est exclusivement engendrant, le Verbe est engendré et engendrant et l'Esprit exclusivement engendré. En effet, de même que le Verbe est engendré comme engendrant, parce qu'il est engendré en " altérité à l'identique ", ou " en image parfaite " du Père engendrant ; de même l'Esprit, qui est engendré conjointement par le Père et le Verbe, est engendré en image parfaite du Verbe engendré et est ainsi exclusivement engendré. Le Père veut l'Esprit en image du Verbe engendré et non en image de lui engendrant. L'Esprit est le terme Tiers absolu de l'amour.

    Penser l'Esprit engendré en image du Père engendrant comme un autre Verbe engendré comme engendrant  serait une absurdité, une incohérence et introduirait une contradiction ontologique en la personne du Père. 

    L'amour comme vouloir que l'autre soit et soit pleinement lui-même en toute perfection et bonheur, se déploie nécessairement en structure ternaire : de l'Un à l'Autre et ensemble au Tiers, et en une modalité de retour différente, du Tiers envers l'Un et l'Autre. Sans le Tiers absolu en Dieu, il " n'est " (il n'y a pas... il ne peut exister...) ni Père, l'Un premier, ni l'Autre, le Verbe ; ni Dieu, ni humanité, ni famille, ni couple, ni aucune personne individuelle existante en sa dignité relationnelle spécifique.

 

    L'œuvre de Dieu selon la spécificité des personnes divines

   

    La bienveillance divine embrasse dans son échange d’amour l’être créé, mais à la place qui lui revient. L'humanité divinisée ne devient pas un deuxième Dieu. C'est une impossibilité absolue, tout comme il est impossible pour Dieu de créer un autre Dieu ou, pour parler plus exactement, il est impossible de façon absolue pour le Père d'engendrer un deuxième Verbe. 

    Le cercle trinitaire de l’avant, dans l'icône, se déploie pour englober, vers le haut et derrière le rideau de feu des ailes, le rocher et l’arbre qui symbolisent la création cosmique. L’église, nettement reconnaissable à son porche et sa fenêtre, nous parle de l’humanité " sauvée ". L’Église est bâtie dans la lumière de l’Esprit (l’ange de gauche) qui procède du Père et de sa Parole, puisqu’en lui nous sommes divinisés.

    Cette divinisation n'est pas réalisée temporellement maintenant par des rites, ce serait pure fiction, mais ontologiquement : aujourd’hui en une espérance assurée, fondée en Dieu ─ espérance que les rites religieux peuvent exprimer plus ou moins adéquatement ─ et réellement et en actualité après notre mort. Divinisation donc déjà accomplie pour tous ceux qui nous ont précédés et sont prêts à nous accueillir en l’Esprit avec l'Esprit.
    La générosité divine (sur l'icône) ne s’est pas seulement contentée d’entraîner sa création comme " en bordure " de son échange d’amour. Les trois Personnes se sont recommandé l'une à l'autre et confié réciproquement l'humanité créée comme étant leur bien le plus cher, selon un
engagement éternel.

    C’est pourquoi elles portent à la main un long et mince bâton de pèlerin (plutôt que sceptres de souveraineté). Ces bâtons nous disent donc que les Personnes divines sont déjà venues et qu’elles veulent habiter parmi nous ou plutôt qu'elles viennent nous chercher et nous faire habiter en leur divinité. Elles ne veulent pas être des hôtes passagers, puisque c’est leur éternité qu’elles nous donnent en partage.

    Certes, de par nécessité divine, le Verbe seul s'est fait chair, mais envoyé par le Père qui l'engendre ainsi " en son humanité " en générosité vers l'Esprit-Saint. La Création est œuvre divine en statut trinitaire.

    Mais ce statut trinitaire pour l'humanité n'est pas le même selon qu'on le considère selon son accomplissement ultime dans le dessein absolu de Dieu, ou selon le stade initial de son engagement de création dans le temps ou selon le stade intermédiaire de notre divinisation.

    Selon la visée ultime de la Trinité. L'humanité est donc créée distincte du Père, comme lui le Verbe est engendré distinct du Père. Elle est aussi créée distincte du Verbe. Mais comme le Père en son unité personnelle est source du Verbe et de l'humanité créée, ainsi le Verbe reçoit en l'unité de sa personne sa divinité et son pouvoir créateur et donc son union à l'humanité en image de l'unité chez le Père entre son engendrement du Verbe et son acte créateur du monde et de l'humanité.

     En conséquence de l'incarnation (union à l'humanité) constitutive de l'acte créateur du Verbe , l'humanité créée, lors de sa perfection ultime dans son union au " Verbe en son incarnation parachevée ", sera aussi unie à l'élan d'amour qu'avec le Père, le Verbe témoigne à l'Esprit. Ce sera le moment ultime de l'oeuvre divine de Création : notre trinitarisation.

    Selon le statut initial de la création. Mais pour cela, l'humanité initialement affectée inévitablement par le mal de la souffrance cosmique et surtout par le mal interne en sa liberté et sa méchanceté sous toutes ses formes (car elle n'est pas créée comme un deuxième Dieu. Dieu seul comme trinité de personnes transcende absolument toute possibilité de faire le mal, c'est-à-dire de se mal faire dans ses relations de communication d'être. L'humanité, n'étant pas Dieu, est inévitablement affectée par le mal en ses relations) doit être libérée de tout mal. Elle sera libérée de tout mal à partir de sa position relationnelle de créature, de créature d'un Dieu-Trinité de personnes, donc comme créature créée " pour elle-même " et voulue par Dieu pour elle-même et non pour une autre finalité dans la création.

    En effet, créée pour elle-même distincte de Dieu, et affectée par l'inévitabilité du mal, l'humanité au monde est aussi créée trinitairement, donc en positionnement de tiercéité d'autonomie, en analogie avec le positionnement de l'Esprit-Saint en Dieu, en qui la communication de l'être culmine. Il n'y a pas de communication de l'être en Dieu " au-delà " de l'Esprit. Il n'y a pas de communication de l'être " hors Dieu " au-delà de l'humanité.

    Puisque Dieu, selon l'action spécifique de ses personnes, crée une humanité pour elle-même et non en vue d'une autre finalité, cette humanité est créée comme " oeuvre conjointe enfantée du Père et du Verbe " et " accueillie fraternellement " selon son existence créée par l'Esprit.

    Créée en l'Esprit par le Père et le Verbe, la destinée de l'humanité n'est pas subordonnée à une autre fin que son accomplissement en perfection, malgré et au-delà de l'inévitabilité du mal qui l'affecte dans ses relations interpersonnelles, lesquelles sont aussi en elles-mêmes à l'image des relations interpersonnelles trinitaires.

    L'incarnation du Verbe, c'est-à-dire son union personnelle avec l'humanité, constitutive de son activité créatrice, commence donc dès la phase initiale de la création de l'humanité en positionnement tiers. Le Verbe éternel vivra donc une existence humaine selon le statut de toute existence humaine initialement positionnée en analogie avec la position tierce de l'Esprit-Saint.

    C'est donc comme " Fils de l'homme " (et de la femme) que le Verbe incarné vivra une existence humaine en éprouvant en sa personne l'inévitable méchanceté qui est au cœur des relations interpersonnelles humaines. Mais le Verbe en sa sainteté divine préserve son humanité de l'inévitabilité de mal agir, de pécher.

    Ces nécessités ontologiques furent vécues intégralement par l'homme Jésus. Il a révélé qu'il les accomplissait et nous révélait par là la réalité trinitaire de Dieu et de son œuvre, conformément à ce que la raison créée de l'homme peut y reconnaître comme engagement divin nécessaire de par la nature même de Dieu.

    La nécessité de la passion et de la mort de l'homme Jésus, Fils de l'homme, humanité personnelle du Verbe éternel fut un " moment " de l'œuvre créatrice des personnes divines selon leur engagement créateur.

    En passant par la mort vécue comme épreuve de la méchanceté humaine, en tant que moment de l'incarnation créatrice du Verbe, l'homme Jésus était définitivement et en perfection personnalisé par le Verbe selon la volonté du Père et l'accueil de l'Esprit.

    Dès lors, de même que le Père et le Verbe avaient conjointement appelé à l'existence une humanité, ordonnée au Bien mais inévitablement pécheresse, accueillie en l'Esprit, le Verbe, après le temps de la souffrance assumée, et maintenant selon son incarnation glorifiée par sa divinité, est conjointement avec le Père et l'accueil de l'Esprit-saint, en capacité trinitaire de " diviniser " l'humanité, c'est-à-dire de la libérer de toutes possibilités de " mal se faire " encore. En s'incarnant en une humanité "filiale" en positionnement de relationnalité tierce, le Verbe ne perd pas sa position en altérité conjointe avec le Père par rapport à l'Esprit.

    Le Verbe en son incarnation glorieuse peut donc sous l'initiative de son Père et avec lui nous "enfanter" en l'Esprit-Saint qui nous accueille en fraternité de grâce. C'est notre " divinisation ".

    L'œuvre du " salut par divinisation " de l'humanité est ainsi placée, dès le début de l'initiative créatrice et avant tout péché humainement commis, au centre du dialogue trinitaire. Chaque personne divine y prend part selon ce qu'elle est en elle-même et par rapport aux autres, selon l'être même de Dieu et selon le moment du déploiement de son œuvre : création initiale selon la durée temporelle ; divinisation au-delà de la mort ; trinitarisation finale de l'humanité, une fois qu'elle sera totalisée en fraternité de grâce en l'Esprit-Saint.

     L'incarnation du Verbe, lorsqu'elle est comprise en toute son ampleur, comme spécificité du pouvoir créateur du Verbe, passe par ces trois étapes. L'incarnation, au sens restreint du terme en la vie et la passion de Jésus est une de ces étapes. La résurrection en gloire en est une autre et son efficience en est notre "divinisation" engagée par Dieu de toute éternité.

    Ainsi gestes, regards et couleurs " visualisent " pour nous, lorsque nous " parcourons " l'icône, le rôle de chaque personne en leur œuvre créatrice et divinisatrice, conformément à leur relationnalité spécifique en la divinité.

    Le Père, au centre, d'un mouvement de la main, montre, réservé et presque retenu, la coupe de l'alliance créatrice avec l'humanité et il invite, en esquissant un regard, son Verbe à y participer, en " assumant " le mal et le péché inévitables des hommes qu'il appelle à une existence ordonnée au bien en une autonomie " non-divine ".

    Comme c'est selon un même mouvement de générosité en lequel le Père engendre son Verbe en la divinité, qu'il confère l'existence à sa Création traversée d'une inévitable violence, il constitue par le fait même son Verbe, recevant de lui sa divinité, à accepter de s'unir à une existence humaine, telle que lui, le Père, ne peut pas la faire autrement. Elle est en effet traversée par la violence inévitablement inhérente à son existence non-divine de création, mais c'est parce que le Père veut, avec le Verbe et l'Esprit, la faire participer à son bonheur d'exister en perfection, après l'avoir conduite à sa " glorification libératrice de tout mal ".

    Le Verbe, à droite, consent à la création du Père tout en recevant de lui sa divinité. Il incline la tête en signe de disponibilité et sous un voile de tristesse résignée à l'inévitable souffrance qu'il voit se profiler sur la " sainte Face " dans la coupe, il étend la main vers elle d'un geste maîtrisé et ferme, cherchant à s'orienter et à répondre au mieux aux volontés généreuses du Père et à s'unir ─ par son incarnation en Jésus ─ à sa création, dès son origine avec ses souffrances, jusqu'à son accomplissement en la gloire de la divinité trine.

    Cette conduite " ob-éissante " du Verbe est donc soulignée par le visage humanisé du Verbe, c'est-à-dire par la sainte Face imitée du " suaire ", qui se reflèterait à l'horizontale, parallèlement à la figure inclinée du Verbe, dans la coupe ; selon Nicolaï Greschny, sous la couche de peinture de la " tête de veau ". (Roublev, Édit. Lion de Juda, 1986)

    Le Verbe confirme ainsi aux hommes que leur propre autonomie n'était pas possible sans l'inévitabilité du péché, mais que celle-ci n'a pas empêché Dieu, c'est-à-dire les personnes divines, de créer les hommes en vue de leur accorder réellement un bien infini. Par son incarnation  en sa phase souffrante, le Verbe révèle que Dieu (les trois personnes, chacune selon sa spécificité relationnelle propre) garde l'humanité créée de tous les hommes dans ses bras (dans leurs bras) en " portant " en l'humanité personnelle du Verbe (Jésus) la violence de leurs relations interhumaines.

    Par sa résurrection, le Verbe révèle aussi quelle sera pour nous notre délivrance du mal selon notre divinisation en l'Esprit, ainsi que la plénitude du don de l'être lors de notre intégration dans les relations trinitaires (trinitarisation), laquelle suivra notre divinisation universelle.

    Dès lors, accepter toutes les formes de " souffrances " dans l'esprit du Christ Jésus et selon son intelligence de sa mission, c'est avec lui, en union à sa croix, conscients d'être des créatures d'un Dieu-Trinité, et non les " effets " d'une Cause divine solitaire, c'est approuver le Père d'avoir " risqué l'existence inévitable du mal " pour réaliser ensuite avec le Verbe-Christ notre divinisation ; c'est aussi remercier l'Esprit d'être accueillis par lui en cet état. 

    L'ange de gauche est le Paraclet, le " Confirmateur " par excellence en qui se termine, dans une attitude admirative, l'œuvre du Salut. C'est aussi vers le Paraclet, Esprit-Saint de Dieu, que les têtes du Père et du Verbe s'inclinent en une commune " spiration " ou communication conjointe de l'être, et c'est en lui qu'ils divinisent ensemble l'humanité entière par delà la mort terrestre. Étant le " Paraclet ", qui confirme l'œuvre divine, l'Esprit-Saint nous accueille en " fraternité divinisatrice ".

    Fruit conjoint du Père et du Verbe, l'Esprit-Saint porte également un drapé où le pourpre du Père et le vert qui habille la Parole de Dieu, se mélangent et s'harmonisent pour nous offrir l'image d'un être d'entière acceptance en sa sensibilité toute divine. Il représente ainsi le "terme" personnel de tout amour, et le "lieu personnel de l'implantation en Dieu" de la communauté des humains, sanctifiée en lui d'une spiration divinisatrice communément reçue du Père incarnant sa Parole et du Verbe incarné.

    L'envoi de l'Esprit à l'Église-Humanité, (l'église en haut à gauche de l'icône symbolise son champ d'action)  sur le plan de la " révélation " dans le temps, trouve sa perfection ontologique et eschatologique en l'accueil, libérateur de tout mal, par l'Esprit-Saint qui confirme en sainteté  toute l'Humanité au-delà du temps. La " réception " de l'Esprit en l'existence terrestre ─ nous sommes créés en l'Esprit ─ est l'image annonciatrice de notre " greffage par résurrection " en fraternité de grâce avec la personne de l'Esprit, par le Père et sa Parole.

    Dieu crée l'Homme en nature familiale, non pour se faire des créatures soumises, qu'il récompensera de leurs services, chacune selon son mérite individuel, mais afin de les faire participer à sa propre intimité familiale trinitaire, après leur avoir donné la possibilité et l'expérience de réaliser, en liberté entre elles, dans l'histoire, son Icône vivante : une famille sainte.

 

    La face du suaire au centre de l'incarnation du Verbe selon le temps

 

   La Face du suaire (que nous mettons davantage en évidence, hors de la coupe) témoigne de cette acceptation divine infiniment assurée quant à Dieu, et infiniment convaincante pour l'homme rationnel et fiducial dans sa foi en Dieu.

    En effet, Dieu, parce qu'il est une Trinité de personnes, ne peut que créer une humanité autonome de personnes consistantes en elles-mêmes, afin de leur accorder, réellement la plénitude de vie et de bonheur relationnel. Et en même temps, le projet d'une telle générosité ne peut éviter (comme nous voulons l'imaginer, mais de façon incohérente) pour s'accomplir, que l'humanité qui doit exister " distincte de Dieu et différente " ─ le seul ontologiquement incapable de mal agir ─ ne soit traversée en tout son être, pendant la phase initiale de son " autonomisation dans le temps ", par la possibilité actualisée de pécher. C'est pourquoi aussi, nécessairement elle en sera radicalement délivrée par Dieu lui-même.

    En créant l'homme pour qu'il se " réalise relationnellement en bien " et agisse par bonté, mais inévitablement pécheur afin qu'il existât réellement, Dieu s'engage aussi nécessairement, parce qu'il est Trinité de personnes, à ne pas abandonner l'homme en sa possibilité de se mal faire inévitablement. Dieu est "tenu" par lui-même et par anticipation de l'en libérer, car il veut, d'un vouloir premier et ultime lui permettre de s'accomplir en perfection de don, par adhésion de tout son être à sa divinisation.

    L'homme est ainsi créé conjointement dans le temps et ensuite divinisé conjointement par delà le temps (d'où l'heureuse nécessité de la mort pour cela) par le Père et le Verbe, en image de l'Esprit qui se reçoit "filialement" du Père et du Verbe, tel l'enfant qui se reçoit filialement de son père et de sa mère. Ainsi l'humanité sera divinisée, en position relationnelle tierce, en fraternité de grâce en l'Esprit-Saint, en tant et parce qu'elle est voulue " pour elle-même " en cette histoire. Tel est l'amour de Dieu.

   En cette " filialité " tierce par rapport au Père et au Verbe, et en cette " fraternité " par rapport à l'Esprit, l'humanité est conduite, dans le temps et au-delà du temps, à son existence propre, distincte et différente de Dieu, en une communication d'être rendue parfaite et libératrice du mal.

   Constituée en cette perfection, l'humanité pourra alors entrer plus intimement encore dans les relations divines. Elle sera unie au Verbe incarné, selon la plénitude de son incarnation en gloire, et avec lui elle pourra témoigner un amour divinisé envers l'Esprit. L'Esprit sera ainsi le Terme tiers ultime, confirmateur de l'amour divin en Dieu et de l'amour d'une humanité accomplie en ses relations interhumaines au cœur même des relations trinitaires.

 

Résumé et conclusion

 

  Tel est le sens que nous pouvons donner à la " composition " générale de l'icône. Le cercle de Dieu, en effet, et le cercle de la création s'interceptent l'un l'autre.

 

    Les étapes de l'œuvre de Dieu Trinité en structure trinitaire

   

    En son étape ultime, au-delà du temps, la création réalisée en l'Humanité est rendue divinement participante des relations trinitaires. Dans l'icône nous contemplons le Père créateur unissant sa création à son Verbe en statut d'humanité ; le Verbe s'unissant selon une existence humaine à la création du Père et le Père et le Verbe conduisant la création selon une humanité divinisée vers l'Esprit (trinitarisation). Le Paraclet, Tiers absolu unique, comme le Père est l'origine absolue unique, accueille ainsi une humanité totalement " verbifiée ", c'est-à-dire pleinement unie au Verbe éternel, de même que dans le Christ, le Verbe est pleinement " humanifié ". (Je reprends un terme grec de saint Cyrille d'Alexandrie).

    Avant cette étape finale et cet accomplissement absolu de l'œuvre de Dieu, que nous nommons " trinitarisation " (ou en termes pauliniens : " achèvement parfait du corps mystique du Christ "), il faut que Dieu appelle à son existence propre une humanité ordonnée au bien en son autonomie, selon l'inévitabilité initiale d'une existence pécheresse et violente. C'est l'étape de la création (au sens restreint du terme) dans le temps présent.

    Il faut ensuite que cette humanité, constituée en autonomie et orientée dès l'origine en obligation de liberté à la sainteté de l'amour interpersonnel, soit délivrée de tout mal subi et libérée, par delà la mort de toute possibilité de se mal faire encore. Il est impossible qu'elle puisse participer aux relations trinitaires en étant asservie à l'inévitabilité du mal. En Dieu le mal n'a pas de part ; il n'a pas de part non plus en une participation à la vie relationnelle de Dieu.

    Créée en autonomie et consistance propre, l'humanité pécheresse est donc créée et divinisée, comme terme tiers relativement absolu, en image de l'Esprit-Saint, lequel est le terme absolument "absolu" en Dieu, et aussi le terme absolu de la Création en son accomplissement ultime.

    L'étape de notre " création présente ", selon le souffle de l'Esprit et l'exigence morale (inévitablement trahie) de faire le bien et d'éviter le mal sera donc suivie de l'étape de notre divinisation en fraternité de grâce en l'Esprit-Saint, libératrice de cette capacité de mal faire et de pécher, avant l'accomplissement de notre trinitarisation, mesure infinie de l'amour de Dieu.

    Redisons une nouvelle fois la même chose. Dans le temps du "Commencement", nous sommes créés conjointement, par le Père et le Verbe, en tierce position, en analogie de l'Esprit-Saint en Dieu, comme terme indépassable d'amour, et nous sommes accueillis en l'existence par l'Esprit créateur. Pour Dieu la création de l'homme n'a pas d'autre but que l'homme conduit  à sa perfection, voulue pour elle-même. Donc selon la structure trinitaire l'homme est créé en " tierce position ".

    Dans l'éternité du temps de " l'Accomplissement ", après que l'humanité aura été totalisée en une divinisation libératrice du mal, par le Père et le Verbe incarné, en fraternité de grâce en l'Esprit, nous serons "élevés" et introduits dans les relations trinitaires, " apparentés " au Verbe éternel. Nous serons élevés en un statut d'existence relationnelle analogue à celui du Verbe éternel , statut dont jouit déjà l'humanité du Christ. Illuminés de la gloire de l'incarnation du Verbe reçue du Père, (devenus membres mystiques de son corps glorieux) nous partagerons l'amour du Verbe avec le Père pour l'Esprit. L'humanité sera " verbifiée ", aimée par le Père d'un amour reçu en plénitude avec le Verbe-Christ et communiqué à l'Esprit

 

    Manifestation de l'amour de Dieu dans l'inévitabilité du mal

 

    Selon l'étape de notre existence présente, le Verbe s'est incarné en l'homme Jésus et a souffert en lui sa passion et sa mise à mort. Ainsi  se réalisa la participation spécifique du Verbe à l'acte créateur initial du Père. L'acte créateur divin du Verbe éternel impliquait son adhésion à recevoir du Père et à prendre lui-même une humanité personnelle que sa sainteté de Verbe préserva de l'inévitabilité de se mal faire et de pécher, mais qui " porta " la pleine mesure de l'inévitabilité du mal dans les relations interpersonnelles humaines à son égard.

    Le Verbe s'est incarné (au sens restreint du terme), c'est-à-dire " a vécu humainement " non dans une humanité heureuse et parfaite, mais en une humanité inévitablement productrice de méchanceté extrême. L'incarnation souffrante du Verbe éternel révèle que la Trinité divine accepte l'inévitabilité du mal afin de constituer une humanité autonome, distincte et différente de Dieu, que Dieu pourra d'abord diviniser réellement, la rendant parfaite, libérée de toute possibilité de se mal faire, et ensuite la faire participer à ses propres relations interpersonnelles éternelles (Trinitarisation).

    Cette Création (au sens englobant du terme) par étapes est une démarche d'amour infini de Dieu Trinité. En raison de la spécificité des relations trinitaires, cette œuvre de création implique à chaque étape "l'Incarnation" (au sens englobant du terme) du Verbe (ou l'Humanification du Verbe). Cette Incarnation implique que l'humanité du Verbe en Jésus, selon l'étape temporelle présente, fit l'épreuve de l'inévitable méchanceté des relations interhumaines, en raison de l'amour infini des personnes divines pour leur œuvre de Création. C'est en ce sens que Jésus a pu dire de lui et uniquement de lui : "il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie (de mourir) pour ceux qu'on aime".

    C'est l'amour de la Trinité pour les hommes, parce qu'ils sont créés inévitablement pécheurs violents, qui exigeait que l'humanité du Verbe soit mise à mort, et ce fut sur une croix. La mort de Jésus en croix, mort pour les hommes, pour tous les hommes est le témoignage de l'accomplissement de l'exigence de générosité créatrice, parce que le Verbe assume la Création du Père, telle que sa générosité infinie ne peut appeler les hommes à l'existence que dans l'inévitabilité de la méchanceté de la liberté humaine imparfaite et non-divine. L'incarnation souffrante du Verbe défie, affronte et traverse l'inévitabilité initiale du mal, pour conduire l'humanité à la perfection de l'amour. Accepter d'être mis à mort, aller librement au devant de sa passion, c'était pour Jésus l'aboutissement temporel de l'incarnation du Verbe et de son union à l'humanité violente et pécheresse. " Tout est consommé ". "Tout est accompli".

    La passion de Jésus, en tant que personnalisé par le Verbe, révèle dans son accomplissement que la Trinité ne renonce pas à sa générosité créatrice communicative d'être et de vie envers l'humanité, quel que soit l'abîme du mal qu'elle peut commettre en donnant forme à l'inévitabilité de son pouvoir de mal se faire, en abusant de son autonomie, car elle est créée en obligation de se bien faire.

    La résurrection manifeste comment Dieu concrétise ensuite sa générosité par delà la mort : une réelle divinisation et ensuite une trinitarisation universelle.

    Pour l'incarnation et la passion du Christ, pour notre divinisation libératrice de tout mal et notre trinitarisation en la perfection de l'amour, que Dieu en ses Trois Personnes soit loué et remercié !

                           Joseph Duponcheele : docteur en philosophie.

 

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